
Clair-obscur
La Bourse de Commerce – Pinault Collection, Paris
La Bourse de Commerce se transforme en un paysage à la fois luministe et crépusculaire, invitant le visiteur à une expérience sensible où se confrontent visible et invisible : le clair-obscur y apparaît comme un langage visuel et symbolique renouvelé, un ressort narratif, un principe philosophique, qui exprime à la fois la matérialité de la lumière et les zones d’ombre de l’inconscient.



Laura Lamiel dépose quant à elle, dans les vingt-quatre vitrines du Passage, des œuvres où se nichent des états d’âme, des bruissements atmosphériques ou des chimères matiéristes qui tentent de donner forme à ce qui est invisible ou volatile : la mémoire, les affects, les émotions et les états mentaux qu’elle révèle de l’ombre et fait vibrer en se servant de la lumière, selon ses mots, « de façon vitale, comme si je travaillais avec des pinceaux ». Cette carte blanche réunit ainsi un corpus d’installations spécifiquement imaginées pour cette présentation, où la couleur et la lumière tiennent un rôle essentiel, et où se joue un répertoire de formes sensibles constituées d’objets trouvés, de collections et de certaines taxonomies de matériaux qui contrastent avec les surfaces immaculées de l’acier qu’elle éclaire avec des tubes fluorescents.

Untitled, 2021 de Danh Vo, est une installation qui associe, comme souvent dans le travail de l’artiste, plusieurs éléments de matériaux et de périodes différents : un réfrigérateur moderne en verre contient des pieds en bronze, moulés d’après ceux de Heinz Peter Knes, photographe et partenaire de l’artiste – ces 2 pieds et leur superposition évoquent ceux du Christ crucifié, et une touche moderne les singularise : les ongles sont peints. Au sommet du réfrigérateur repose une partie de tête en marbre du premier siècle, représentant un jeune esclave romain, posée sur un bloc de granit. Danh Vo, artiste de nationalité vietnamienne et danoise, enfant de boat people ayant émigré dans le pays scandinave, est de par son histoire issu d’un déplacement radical. Si cet évènement fondateur l’a obligé à s’adapter et à vivre entre deux cultures, son histoire singulière, dit-il, est aussi la nôtre : chacun de nous, d’une façon ou d’une autre, porte en soi les déchirements de la guerre du Vietnam, de l’évangélisation chrétienne, des conflits politiques entre l’Occident et les autres continents, de la mixité de nos origines. Ici, les éléments réunis font entrer en résonnance des figures historiques et intimes, des cultures distantes et des matières diverses, et l’œuvre interroge par cet agencement le processus de construction des identités individuelles et collectives. Cette œuvre a été présentée pour la première fois par Pinault Collection à l’occasion de l’exposition « Icônes » à la Punta della Dogana à Venise, 2023.

Dans le cadre de l’exposition « Clair-obscur », la Rotonde de la Bourse de Commerce se transforme en site aux contours incertains, où les visiteurs apparaissent et disparaissent dans un épais nuage blanc fait de vapeur d’eau : une Fog Sculpture — « sculpture de brouillard » — de Fujiko Nakaya intitulée Cloud #07156.
« Travaillant toujours à partir d’un contexte donné, l’artiste crée une rencontre exceptionnelle entre le brouillard et la Rotonde de Tadao Ando, lieu intérieur. Fujiko Nakaya ne figure pas le brouillard, elle le sculpte. Ce surprenant matériau artistique est un phénomène naturel qu’elle produit à l’aide d’un système complexe de pompes à haute pression et de rangées de buses qui émettent des microgouttelettes d’eau identiques à celles du brouillard. Naturel par sa composition et son développement, il est artificiellement produit par l’artiste. Quand elle renonce à la peinture au milieu des années 1960, c’est pour se livrer quelques années plus tard à une expérimentation d’envergure : celle de la production de brouillard à grande échelle, désormais dans un espace autre que celui de son atelier. […]
En 1969, elle invente, en collaboration avec l’ingénieur Thomas Mee, un « système/dispositif permettant de produire une sculpture de nuage à partir d’un brouillard d’eau ». Si cette recherche témoigne d’une conscience écologique assurée, elle relève aussi d’une position artistique forte qui invite le public à traverser l’œuvre pour en faire l’expérience autant qu’à la contempler, excluant d’emblée tout procédé chimique. Ce phénomène du brouillard, instable et éphémère par nature, en perpétuelle métamorphose, exige — pour un très relatif apprivoisement — que l’on connaisse les lois physiques de sa formation et de sa dissipation. […]
La Rotonde de la Bourse de Commerce est un espace vertigineux dont les deux tiers supérieurs sont occupés par une toile panoramique marouflée, surmontée d’une coupole. Au sol, au centre, le cylindre de béton de l’architecte japonais Tadao Ando redouble la circularité du bâtiment tout en restant ouvert pour tous les points de vue possibles, autour comme à l’intérieur de l’œuvre. Le brouillard, principal objet du regard, peut opérer aussi un blocage de la vue, même temporaire, une sorte d’anti‑panoptique susceptible de mettre à mal l’observation, la défiant en permanence par des transparences éphémères et partielles. La question n’est plus celle du point de vue, unique ou multiple, mais de la visibilité. D’un balcon du 1er étage, une vue d’ensemble plongeante permet de contempler une mer de nuages. Sculpter à l’intérieur du musée, c’est aussi permettre un voyage à l’intérieur de soi […]. »
— Anne‑Marie Duguet