
Joseph Grigely
This Is Where We Are
du 03 avril au 13 septembre 2026 au Palais de Tokyo Paris
Invité par le Palais de Tokyo à produire un geste dans l’un de ses espaces les plus inaccessibles aux personnes à mobilité réduite, Joseph Grigely s’est emparé de l’accès d’un point de vue architectural. L’espace dit « Paipe » en interne se compose à l’origine de deux plateaux en béton surélevés, dont les usages sont renouvelés par les artistes et les commissaires au fil des expositions. Pour le premier plateau, Grigely a proposé la création d’un dispositif intégré qui fond l’un dans l’autre un escalier et une rampe pour fauteuils roulants – ce qu’on appelle une «stramp» et que la commissaire a traduit par « escarampe». Le second plateau fait office de socle. Le projet de Grigely trouve son origine dans une proposition de rampe qu’il avait faite pour une galerie new-yorkaise il y a trente ans. Il prend en compte de multiples histoires de rampes, considérées à la fois comme structure fonctionnelle et forme esthétique. Pour mettre en oeuvre son dessin, l’artiste a travaillé en dialogue étroit avec les équipes de production, de sécurité et de programmation artistique du Palais de Tokyo. L’« escarampe» qui en est née dessine un seul et mème chemin pour tous les publics, que l’institution entend garder même une fois l’exposition terminée.
Par un ensemble d’œuvres et une publication en risographie, l’artiste se charge de penser et tenter de concevoir ce qu’il appelle une « prothèse d’accès ». A travers cet outil conceptuel et matériel, il propose d’éprouver sa propre circulation dans le monde en tant que personne sourde, tout en esquissant des pistes pour rendre ce chemin plus accessible et signifiant. Du même coup, ce processus suppose de repenser en profondeur la manière dont les institutions organisent, présentent et financent l’accessibilité, un chantier dont l’artiste invite à reconnaître le caractère exigeant pour toutes les parties impliquées. L’inaccessibilité n’est pas seulement un oubli : elle est souvent le fruit d’une conception historique imparfaite, dont les effets se prolongent, même lorsque les volontés d’amélioration sont sincères. D’où le titre de l’installation de Grigely : This is where we are.
Depuis plus de trente ans, le travail de Joseph Grigely — en tant qu’artiste, chercheur et activiste — s’attache à reconfigurer le regard porté sur le corps handicapé, pour le faire apparaître comme un corps porteur de capacité : un corps qui interroge. Qui a accès à quoi ? Qui se voit refuser l’accès aux lieux, aux personnes, aux échanges ? Et en quoi cela nous affecte-t-il collectivement ?
Bien qu’il ait exploré de nombreux médiums, Grigely est surtout connu pour ses Conversation Pieces — une série d’œuvres constituées de feuillets sur lesquels des personnes entendantes ont écrit pour communiquer avec lui. Ces notes, réagencées, deviennent des récits fragmentés à la croisée de l’oralité et de l’écriture. Parfois organisées en grilles formelles, parfois en tableaux plus libres, elles donnent à voir l’accès aux voix d’autrui, tout en devenant elles-mêmes la matière de l’œuvre.
Ainsi, depuis trois décennies, Joseph Grigely explore l’idée d’un art où l’accessibilité est pensée comme un médium à part entière. « This is where we are » en constitue l’aboutissement le plus récent.

Between the Walls and Me, 2023, Moulage en plâtre avec agrégats et murs endommagés
Une copie en plâtre de la tête de l’artiste git au sol; certains morceaux de son visage cassés sont mélangés à des bouts de murs endommagés. Joseph Grigely l’a jetée contre la cimaise de son exposition, performant littéralement l’expression «se taper la tête contre le mur». Et l’artiste d’expliquer: « En tant que personne handicapée, on passe beaucoup de temps à défendre ses droits: on est souvent amené à négocier, non seulement pour obtenir un acces, mais aussi, dans le cadre du processus lui-même, pour obtenir un minimum de dignité. Ce type de revendication ne consiste par ailleurs pas seulement à demander des aménagements, mais aussi à les justifier, à les faciliter et à les accompagner tout au long dun processus qui peut parfois être très long. Le handicap d’une personne ne s’envisage pas qu’au présent, comme une forme d’incapacité isolée ; il correspond plutôt à l’ensemble de son histoire avec cette incapacité, ainsi qu’à l’accumulation de traumatismes qui ne disparaissent jamais vraiment.» C’est dans la frustration et l’exaspération que l’artiste trouve souvent le point de départ de ses oeuvres, mais aussi dans ce quil continue à trouver de libérateur dans l’art: sa capacité à transformer l’expérience vécue, à déplacer ce qui est perçu comme invalidant vers de nouvelles formes de capacité, jusqua, peut-être, en impacter la société elle-même.
Joseph Grigely est né à East Longmeadow en 1956. Il vit et travaille à Chicago. Les oeuvres de Joseph Grigely explorent les échecs, les idiosyncrasies et les ruptures de langage et de communication. Grigely est sourd depuis l’enfance, un facteur qui a non seulement façonné son travail mais qui en est aussi devenu l’épicentre. Au début des années 1990, dans sa série « Conversations with the Hearing », Grigely utilise des bouts de papier et des notes manuscrites qu’il produit lorsqu’il communique avec le monde des entendants – une stratégie que l’artiste emploie pour converser avec les gens lorsqu’il ne peut pas lire sur leurs lèvres. L’un des thèmes récurrents du travail de Grigely est le son, qu’il s’agisse de ses propres souvenirs d’enfance ou de l’exploration de la forme du son.
« Quand je suis avec des amis, je peux souvent deviner à leur expression que quelque chose de sonore s’est produit. Est-ce quelque chose que quelqu’un a dit ? Ou quelque chose qu’ils ont entendu ? Dans ce genre de situation, je demande souvent aux gens d’écrire des choses pour moi. J’apprends beaucoup de choses sur le monde de cette façon. » – Joseph Grigely

This Is Where We Are de Joseph Grigely au Palais de Tokyo – Crédit photo : Öznur Baycan © AAPERTURA, 2026
This is Where We Are de Joseph Grigely, du 03/04/2026 au 13/09/2026 au Palais de Tokyo Paris