Osman Hamdi Bey

Osman Hamdi Bey (1842-1910) Istanbul

En naviguant entre Orient et Occident, Osman Hamdi Bey a rĂ©volutionnĂ© la perception de l’art orientaliste en s’Ă©loignant de l’exotisme en vigueur. Derviche au tĂŒrbe des enfants, Ă©galement connu sous le nom de Vieil Homme devant des tombeaux d’enfants est un tableau orientaliste de 1903 du peintre ottoman Osman Hamdi Bey. Il est conservĂ© au MusĂ©e d’Orsay Ă  Paris.

Le tableau reprĂ©sente un homme en costume religieux ottoman traditionnel : un long vĂȘtement vert ceinturĂ© Ă  la taille, un foulard jaune et un turban turc bleu. Ce costume est antĂ©rieur Ă  l’introduction du fez et Ă  la diffusion du style vestimentaire occidental avec les rĂ©formes Tanzimat au milieu du XIXe siĂšcle. Le costume de l’homme suggĂšre qu’il pourrait s’agir d’un derviche. L’homme se tient dans l’arche d’un mausolĂ©e de style ottoman devant deux tombeaux, dont les titres suggĂšrent que ces tombes appartiennent Ă  des enfants.

Le tableau a Ă©tĂ© produit en deux versions, toutes deux exposĂ©es en Europe. La premiĂšre fut prĂ©sentĂ©e au Salon de Paris de 1903, sous le titre explicite de Derviche au tĂŒrbe des enfants (la version d’Orsay). En 1909, une seconde version (conservĂ©e au MusĂ©e de peinture et de sculpture d’Istanbul) fut prĂ©sentĂ©e Ă  l’Exposition de la Royal Academy de Londres sous le titre plus court de « Le tombeau des enfants ». Ces deux noms reposaient sur une description directe de la scĂšne, mettant l’accent sur l’Ăąge des dĂ©funts.

Derviche au tĂŒrbe des enfants, Osman Hamdi Bey, 1993, MusĂ©e d’Orsay

Contexte historique

Osman Hamdi Bey Ă©tait un Ă©minent peintre, Ă©ducateur, lĂ©gislateur, archĂ©ologue et administrateur de musĂ©e Ă  Constantinople. Certains chercheurs interprĂštent le tableau comme une mĂ©taphore musĂ©ologique : la relation entre le derviche et les cĂ©notaphes est un lien entre Osman Hamdi, directeur du MusĂ©e impĂ©rial, et le sarcophage lycien de Sidon qu’il avait mis au jour lors des fouilles de la nĂ©cropole d’Ayaa, Ă  Sidon, au Liban en 1887 (Le sarcophage est fait de marbre de Paros et a la forme ogivale des tombes lyciennes. DatĂ© d’environ 430-420 avant notre Ăšre, il est exposĂ© au musĂ©e archĂ©ologique d’Istanbul.).

Le sarcophage lycien de Sidon, environ 430-420 avant notre Ăšre, MusĂ©e archĂ©ologique d’Istanbul

Comme de nombreuses fouilles du XIXe siĂšcle, celle de SaĂŻda (Sidon) avait pour objectif d’extraire les sarcophages pour les inclure dans la collection du musĂ©e de Constantinople
 Elle s’inscrit dans le cadre des mesures de rĂ©sistance des archĂ©ologues ottomans, comme Osman Hamdi Bey, contre l’exploitation impĂ©rialiste, culturelle, europĂ©enne et amĂ©ricaine des biens culturels de l’Empire ottoman.

En tant que telle, l’Ɠuvre pourrait ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme un message promouvant la prĂ©servation du patrimoine ottoman. Hamdi se reprĂ©sente comme le gardien du passĂ© ottoman Ă  travers un alter ego spĂ©cifiquement chargĂ© de l’entretien d’un tombeau, et donc de la mĂ©moire. Le tableau prĂ©sente son entretien des tombes ottomanes comme une mĂ©taphore de la prĂ©servation des sarcophages grĂ©co-romains dans le musĂ©e, et reprĂ©sente cela comme une prĂ©servation du patrimoine ottoman.

DĂ©tail de Derviche au tĂŒrbe des enfants, Osman Hamdi Bey, 1993, MusĂ©e d’Orsay

Osman Hamdi Bey, l’artiste qui a dĂ©mystifiĂ© la mentalitĂ© orientaliste

L’orientalisme est apparu comme une tendance Ă  la suite de l’expĂ©dition de NapolĂ©on en Égypte en 1798, qui a incitĂ© une vague d’explorateurs europĂ©ens Ă  se rendre dans des villes comme Damas, Le Caire et Istanbul pour comprendre les langues, les religions et les pratiques culturelles locales. C’est un regard essentiellement occidental sur l’Orient, est depuis longtemps un sujet de fascination, de critique et d’Ă©merveillement pour les intellectuels.

Les artistes occidentaux de l’Ă©poque, souvent appelĂ©s orientalistes, ont cherchĂ© Ă  dĂ©peindre l’image du monde oriental Ă  travers leur propre prisme, ce qui a donnĂ© lieu Ă  des peintures chargĂ©es d’Ă©lĂ©ments imaginaires et condescendants.

Cependant, Osman Hamdi Bey, bien que formĂ© Ă  l’art orientaliste, n’a pas adhĂ©rĂ© Ă  la reprĂ©sentation orientaliste des personnes et de l’environnement Ă  la fin de l’Empire ottoman. Au contraire, son art est imprĂ©gnĂ© d’une imagerie brute qui l’a captivĂ© et qui reste un sujet d’interprĂ©tations diverses.

Parcours artistique

NĂ© en 1842, Osma Hamdi Bey est devenu l’une des figures culturelles les plus cĂ©lĂšbres de la fin de l’histoire ottomane. Fils d’Ibrahim Edhem Pacha, Ă©minent grand vizir ottoman ou haut fonctionnaire des gouvernements musulmans, il est Ă©levĂ© dans une famille influente. Il a reçu sa premiĂšre Ă©ducation Ă  Besiktas, Ă  Istanbul, avant de s’inscrire Ă  la facultĂ© de droit en 1856.

L’odyssĂ©e artistique de Osma Hamdi Bey commence par un sĂ©jour Ă©ducatif Ă  Paris, sous la direction de sa famille, qui soutient ses ambitions. Alors que son pĂšre souhaite qu’il devienne avocat, Osman Hamdi Bey s’oriente vers la peinture et s’inscrit Ă  la prestigieuse École des beaux-arts de Paris. C’est lĂ  qu’il rencontre les artistes orientalistes influents Jean-LĂ©on GĂ©rĂŽme et Gustave Boulanger, dont les Ɠuvres exsudent un style orientaliste distinct. Sous leur tutelle, l’empreinte artistique de Hamdi Bey s’Ă©largit, insufflant Ă  ses toiles une fusion vibrante de techniques occidentales et une reprĂ©sentation enchanteresse de la vie ottomane.

NĂ© et Ă©levĂ© Ă  Istanbul, Osman Hamdi Bey se trouvait dans une position unique, celle d’un initiĂ© explorant les thĂšmes mĂȘmes qui captivaient gĂ©nĂ©ralement les artistes occidentaux. Contrairement Ă  de nombreux orientalistes occidentaux qui avaient tendance Ă  dĂ©peindre des scĂšnes fantastiques, Osman Hamdi Bey s’attachait Ă  prĂ©senter l’Orient de maniĂšre digne, respectueuse et authentique.

On le voit dans sa nette prĂ©fĂ©rence pour les scĂšnes d’intellectuels ottomans lisant ou discutant, plutĂŽt que d’Orientaux fatalistes, paresseux et lascifs, affirment les historiennes de l’art Semra Germaner et Zeynep Inankur dans leur livre Constantinople and the Orientalists.

En gĂ©nĂ©ral, les artistes europĂ©ens ont utilisĂ© des Ă©lĂ©ments dĂ©sobligeants dans leurs peintures sur la sociĂ©tĂ© orientale. EncouragĂ©s et facilitĂ©s par les puissances europĂ©ennes impĂ©rialistes et colonialistes dans leurs voyages Ă  travers les territoires occupĂ©s, les Ă©crivains et artistes orientalistes ont mĂ©ticuleusement cartographiĂ© les paysages urbains, documentĂ© les merveilles architecturales et dĂ©peint les divers peuples et leurs coutumes, mais pas toujours sous leur forme authentique. Leurs Ɠuvres Ă©taient principalement axĂ©es sur les femmes – comment elles se divertissaient, comment elles s’habillaient ou vivaient dans le harem. En ce qui concerne les hommes orientaux, un peintre orientaliste se prĂ©occupe surtout de la façon dont les hommes orientaux passent leur temps dans les cafĂ©s ?

GérÎme, le professeur de Osman Hamdi Bey, il a représenté le harem ou le hamam, ces lieux privés dans ses tableaux avec des couleurs vives, évoquant un sentiment de fascination et transportant les spectateurs dans un monde exotique.

Jean-Léon Gérôme, Bain turc ou bain maure, 1870, Boston, Museum of Fine Arts

Une diffĂ©rence frappante par rapport Ă  la tradition orientaliste europĂ©enne est le fait que Osman Hamdi Bey Ă©vite la nuditĂ© comme motif dans ses Ɠuvres. Au lieu de reprĂ©senter des femmes nues stĂ©rĂ©otypĂ©es dans un hamam, il a peint la « Fille rĂ©citant le Coran », un chef-d’Ɠuvre de 1881.

Fille récitant le Coran, 1880, Osman Hamdi Bey

Pour bien comprendre le point de vue de Hamdi Bey, il faut explorer le contexte historique et culturel dans lequel il a vĂ©cu. L’Empire ottoman tardif Ă©tait aux prises avec la tension entre les influences orientales et occidentales, avec une sociĂ©tĂ© en mutation. En tant que figure centrale de la pĂ©riode des Tanzimat, Osman Hamdi Bey a naviguĂ© dans la dichotomie entre l’Orient et l’Occident, et ses Ɠuvres suggĂšrent que l’artiste reflĂšte souvent cette lutte.

Certaines de ses Ɠuvres controversĂ©es ont pu ĂȘtre produites sous l’influence de ses professeurs ou utiliser des Ă©lĂ©ments orientalistes pour attirer l’attention des artistes europĂ©ens. Cependant, le rĂ©pertoire artistique de Osman Hamdi Bey englobe une riche tapisserie de sujets qui dĂ©passent les limites de l’orientalisme. Le style d’Osman Hamdi Bey est peut-ĂȘtre orientaliste, mais ses intentions Ă©taient tout Ă  fait diffĂ©rentes de celles de ses collĂšgues europĂ©ens. L’Ɠuvre artistique d’Osman Hamdi Bey fait apparaĂźtre une interaction fascinante entre tradition et rĂ©bellion. PlutĂŽt que de se contenter d’absorber les motifs orientalistes occidentaux, il les a utilisĂ©s comme des outils de subversion, retournant le regard sur lui-mĂȘme. Dans un coup de maĂźtre, il a utilisĂ© des formes et des techniques familiĂšres dans le but de dĂ©fier la domination europĂ©enne et de redĂ©finir l’imagerie orientale. En adoptant des techniques occidentales tout en ancrant ses sujets dans les traditions ottomanes, Hamdi Bey a contribuĂ© Ă  un profond dialogue culturel qui transcende l’objectif orientaliste. Par ce mimĂ©tisme paradoxal, il a offert une rĂ©sistance cachĂ©e, semant les graines d’un dĂ©fi politique et culturel sous la surface de son art.

Aujourd’hui encore, les spĂ©cialistes et les amateurs d’art continuent de réévaluer l’hĂ©ritage de Osman Hamdi Bey Bey et d’engager un dialogue nuancĂ© sur l’orientalisme et son impact sur ses Ɠuvres, qui continuent d’envoĂ»ter un large public dans le monde entier. Au fil des ans, des artistes inspirĂ©s ont tentĂ© de dĂ©chiffrer les significations profondes des peintures de Osman Hamdi Bey. MĂȘme des scientifiques se sont impliquĂ©s dans la quĂȘte des secrets de Osman Hamdi Bey.

Dialogue et Partage

Exposition Dialogue et Partage

Maütre Akeji, calligraphe – Marcel Hasquin Peintre – Vignerons

Domaine Eric Morgat
Marcel Hasquin, peintre contemporain et crĂ©ateur de l’emblĂšme du domaine, a rĂ©alisĂ© une sĂ©rie exceptionnelle de 15 jĂ©roboams.
Chaque piÚce est une oeuvre originale peinte à la main directement sur les étiquettes et les couvercles des coffrets en bois, sans reproduction.
Cette collaboration unique incarne ma vision du vin comme expression artistique : la peinture prolonge le geste viticole dans une expérience esthétique inédite.
Eric Morgat

Clos Léo
NĂ© du silence profond des racines, le souffle de la terre s’élĂšve.
Dans chaque grain de raisin, le temps murmure son secret.
Léo Shinohara

Akeji Sumiyoshi, Collection de Madame Machiko Yanasé-Raveau

Direction artistique : Didier Benesteau

Du vendredi 16 janvier au samedi 14 février
Du mardi au vendredi 10h-18h, lundi 10h-17h, samedi 10h-15h

34 bd Richelieu 92500 Rueil-Malmaison

Ermitage, Maison du PĂšre Joseph

Le chat qui va tout seul …

François Raveau © Öznur Baycan, AAPERTURA,2022
François Raveau © Öznur Baycan, AAPERTURA,2022

Hommage à François Raveau

NĂ© en 1928, François Raveau est docteur en anthropologie et professeur agrĂ©gĂ© de mĂ©decine. Il a Ă©tĂ© directeur d’études Ă  l’EHESS, notamment au Centre de Recherche et d’Etudes des Dysfonctions de l’Adaptation (CREDA), et professeur associĂ© en anthropologie Ă  Berkeley, Harvard, Oxford, Lisbonne et Macao. Membre fondateur de la Fondation de la RĂ©sistance, il est commandeur de la LĂ©gion d’honneur, titulaire de la mĂ©daille militaire ainsi que de quinze dĂ©corations françaises et Ă©trangĂšres. 

À propos de Je suis le chat qui va tout seul (2017), publiĂ© aux Presses de la CitĂ©, 2017, Michel Mollard

François Raveau a onze ans quand la guerre Ă©clate. TrĂšs prĂ©coce intellectuellement, l’école ne lui convient pas. DĂšs 1940, il est engagĂ© avec ses parents, protestants, dans des opĂ©rations de rĂ©sistance, parfois meurtriĂšres. En avril 1944, il est dĂ©portĂ© Ă  Neuengamme, puis Fallersleben et Wöbbelin. Pour ce livre, il est retournĂ© pour la premiĂšre fois sur les lieux des camps et de sa rĂ©sistance en Dordogne. Ce livre traite aussi de « l’aprĂšs » : comment se passe le retour Ă  la vie « normale », pour autant qu’elle le soit ? Il se trouve que François Raveau a participĂ© Ă  nombre d’aventures, en France (du complot du Plan Bleu Ă  Mai 1968), en AmĂ©rique Latine (chez des tribus reculĂ©es), en URSS ou en Asie. Il a soignĂ© des rescapĂ©s des camps nazis et des camps d’Indochine. Il a Ă©tĂ© l’ami proche de Malraux, de  Gracq, de Koestler, et le psychiatre de  Sartre. Il dresse de ces derniers des portraits savoureux.

JE SUIS LE CHAT QUI VA TOUT SEUL… extrait

 » On ne sait pas Ă  quel moment on s’engage dans la RĂ©sistance ! Il n’y a pas de bureau, pas de carte, pas d’insigne sur le col de la veste ! On est contre les Allemands, contre Vichy, mais on ne s’appelle pas « rĂ©sistant », on n’a pas de statut Ă  part. Si on est Ă  part, c’est parce qu’on s’oppose Ă  un milieu hostile, qu’on est en cavale – tout en restant dans le quotidien. C’est aprĂšs, en 1945-1946 – et de plus en plus au fil de temps ! – qu’on dĂ©couvre tout ce que le mot « rĂ©sistant  » signifie. (…) A aucun moment, nous nous sommes conscient de faire partie de l’Histoire. C’est une plaisanterie de le dire. »

« La dĂ©finition du bonheur pour moi, c’est un rayon de soleil. A Fallersleben, les levers et les couchers de soleil sont magnifiques.. Oui, un rayon de soleil, mĂȘme si je suis en train de dĂ©blayer des cadavres, et aussi un ramassis de bouffe attrapĂ© au milieu des ruines dans le soleil. Les SS sont loin, il n’y a pas de vent, le silence rĂšgne … Je vais vous Ă©tonner, mais ces quelques moments-lĂ  constituent pour moi un absolu que je ne vais plus jamais retrouver par la suite. »

Michalengelo Pistoletto

Michelangelo Pistoletto est un artiste italien et reprĂ©sentant de l’art pauvre, une tendance qui crĂ©e des Ɠuvres Ă  partir de matĂ©riaux humbles, et invite Ă  une rĂ©flexion sur les moyens de crĂ©er des Ɠuvres.

Pistoletto est nĂ© Ă  Biella, PiĂ©mont en 1933. Sa premiĂšre expĂ©rience avec l’art s’est dĂ©roulĂ©e dans l’atelier de son pĂšre qui Ă©tait peintre et restaurateur d’antiquitĂ©s, il y trouva un miroir oĂč il contempla longtemps son reflet. Il avait environ 14 ans lorsqu’il a dĂ©couvert son visage et ses dĂ©tails, et a depuis pris le miroir comme un Ă©lĂ©ment important de ses Ɠuvres. Dans les annĂ©es 60, il s’est aventurĂ© dans d’autres manifestations artistiques telles que el Ă©vĂ©nement, la performance, théùtre et art vidĂ©o, des moyens crĂ©atifs peu connus Ă  l’Ă©poque. Il a utilisĂ© des pigments mĂ©talliques noirs brillants pour voir leur rĂ©flexion sur la surface d’une peinture peinte, depuis lors, il a recherchĂ© la surface idĂ©ale pour obtenir ces reflets jusqu’Ă  ce qu’il atteigne des plaques en acier inoxydable poli. L’auteur voulait fixer des images dans le miroir qui reflĂ©taient la rĂ©alitĂ© du monde, sans aucune interprĂ©tation, seulement le reflet ou la vĂ©ritĂ© que le miroir donne. Pour le crĂ©ateur, le miroir est le grand instrument de la dĂ©ception, car il dĂ©truit l’idĂ©e de la durabilitĂ© qui rend l’ĂȘtre humain si illusion, de perpĂ©tuer l’illusion de quelque chose ou de lui-mĂȘme, mais le miroir et son reflet nous dit que le temps passe et que nous ne laissons aucune trace.

Entre 1967 et 1968, dans un contexte politique et culturel particuliĂšrement mouvementĂ©, l’artiste italien Michelangelo Pistoletto rĂ©alise une sĂ©rie de sculptures qui vont s’avĂ©rer dĂ©terminantes dans l’histoire de l’art des annĂ©es d’aprĂšs-guerre. Il s’agit des Muretti di Stracci, littĂ©ralement « petits murs de chiffons ». Ces murs sont faits de briques enrobĂ©es dans des chutes de tissu colorĂ©, toutes diffĂ©rentes les unes des autres, engendrant in fine des constructions chamarrĂ©es, dont la fonction n’est pas de clĂŽturer un espace ou d’empĂȘcher un franchissement, mais simplement de se montrer en temps qu’Ɠuvres d’art autonomes.

Lorsqu’il s’attĂšle Ă  cette sĂ©rie, Pistoletto est dĂ©jĂ  un artiste reconnu en Italie. Depuis le dĂ©but des annĂ©es 1960, il s’est fait connaĂźtre par ses peintures rĂ©alisĂ©es sur miroir, dans lesquelles le spectateur se contemple lui-mĂȘme en mĂȘme temps qu’il les regarde. Les Muretti di Stracci opĂšrent cependant un tournant dans son travail. Il n’est en effet ici plus question de peinture : aux tubes et Ă  la palette se substitue dĂ©sormais l’amplitude chromatique offerte par la diversitĂ© des chiffons colorĂ©s. Rebuts de la sociĂ©tĂ© de consommation triomphante Ă  l’heure des swinging sixties, ces chiffons sont un matĂ©riau banal, insignifiant, auquel il est a priori difficile d’accorder un statut artistique.

Il en va de mĂȘme pour les briques, qui n’en sont toutefois pas Ă  leur premiĂšre incursion dans le vocabulaire plastique des artistes contemporains. Ainsi, en 1966, l’AmĂ©ricain Carl AndrĂ© les utilisait dĂ©jĂ  dans ses sculptures ; mais si l’artiste minimal s’en Ă©tait emparĂ© pour leur structure Ă©lĂ©mentaire et leur puretĂ© formelle, Pistoletto les choisit aussi pour leur charge politique. Les temps sont en effet Ă  la contestation aux quatre coins d’une Europe divisĂ©e par des murs, Ă  la fois rĂ©els et idĂ©ologiques. Et l’Italie n’échappe pas aux soulĂšvements estudiantins qui se traduiront, en France, par des barricades de pavĂ©s.

Ainsi, les Muretti di Stracci posent l’une des premiĂšres pierres de ce que le critique d’art Germano Celant appellera bientĂŽt l’Arte povera. Attitude davantage que mouvement Ă  proprement parler, l’Arte povera rĂ©unit Ă  Turin un certain nombre d’artistes – Jannis Kounellis, Mario Merz, Luciano Fabro, Alighiero Boetti, Giulio Paolini, Giuseppe Penone, entre autres – unis dans une approche critique de la sociĂ©tĂ© de consommation et des institutions culturelles, rejetant Ă  la fois le Pop art amĂ©ricain et l’abstraction europĂ©enne. Un art pauvre donc, qui a recours Ă  des matĂ©riaux triviaux – sable, bois, terre cuite, cuir, charbon, vĂ©gĂ©taux, tabac, goudron, corde, cheveux, toile de jute, etc. – pour mieux s’ancrer dans le rĂ©el. Un art au diapason de l’époque qui le voit naĂźtre, radical et subversif, animĂ© par un esprit de rĂ©volte en mĂȘme temps que de poĂ©sie.

En 1998, Pistoletto crĂ©e Cittadellate Dans sa ville natale, dans une ancienne usine textile oĂč il a fait place Ă  de jeunes artistes de toutes disciplines et professions, il a reçu des architectes, des crĂ©ateurs de mode, des politologues, des religieux, des Ă©ducateurs et des Ă©conomistes du monde entier. Dans cet espace, le symbole de la « TroisiĂšme paradis », qui n’est rien de plus que le symbole de l’infini mathĂ©matique auquel un troisiĂšme cercle a Ă©tĂ© ajoutĂ© au centre pour reprĂ©senter le fini, c’est-Ă -dire la crĂ©ation, la durĂ©e et l’Ă©quilibre. C’est un symbole universel d’Ă©quilibre et de crĂ©ation.

ConfĂ©rence Leçons d’artiste – Michelangelo Pistoletto, L’archipel-musĂ©e

11 mai 2023 au Musée du Louvre

Michelangelo Pistoletto vit, depuis quarante ans, Ă  l’endroit oĂč il est nĂ©, Biella, dans le PiĂ©mont. Il a Ă©tudiĂ© l’écosystĂšme du lieu et a créé une institution, Cittadellarte, qui entreprend de tisser des liens au sein de ce qu’il nomme la « ville-archipel Â». Il Ă©tendra ici la pensĂ©e de l’archipel au musĂ©e en s’interrogeant sur les conditions suivant lesquelles le Louvre, dans ses rĂ©alitĂ©s physiques et historiques, peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un « archipel-musĂ©e Â».

> Réservation Musée du Louvre

Lee

Lee, Ellen Kuras, affiche du film

Issue d’une famille aisĂ©e, Elizabeth Miller, connue sous le prĂ©nom de Lee, est initiĂ©e Ă  la photographie par son pĂšre. AprĂšs un sĂ©jour de quelques mois Ă  Paris en 1925, oĂč elle complĂšte sa formation artistique et culturelle, elle Ă©tudie la peinture et le dessin Ă  New York, et entame une carriĂšre de mannequin pour Vogue. De retour Ă  Paris en 1929, elle devient l’assistante du photographe amĂ©ricain Man Ray. Elle pose Ă©galement pour ses expĂ©riences photographiques – solarisations, « rayogrammes », dĂ©cadrages et jeux de lumiĂšre. Par ailleurs, elle se forme aux techniques de prises de vue et aux manipulations lumineuses. En 1931, elle travaille en commun avec Man Ray sur l’album publicitaire ÉlectricitĂ© commandĂ© par la Compagnie parisienne de distribution de l’électricitĂ©. Ce portfolio imprimĂ© en hĂ©liogravure et constituĂ© de dix « rayogrammes » est considĂ©rĂ© aujourd’hui comme l’un des ouvrages emblĂ©matiques du surrĂ©alisme. En 1932, elle tient l’un des premiers rĂŽles dans le film de Jean Cocteau « Le Sang d’un poĂšte ». Lee Miller commence ensuite Ă  publier ses propres photographies : des images de mode modernistes aux contrastes lumineux prononcĂ©s et des compositions empreintes d’une esthĂ©tique surrĂ©aliste – associations d’objets insolites, compositions abstraites, morceaux d’anatomie isolĂ©s, mannequins, vitrines, manĂšges de chevaux de bois.

En 1932, elle retourne Ă  New York, oĂč elle fonde son propre studio qui acquiert rapidement une certaine notoriĂ©tĂ©. Ses clients sont des agences de publicitĂ©, des marques de mode, de parfums et de cosmĂ©tiques, des maisons de production cinĂ©matographiques et théùtrales. Ses photographies en noir et blanc s’apparentent aux images modernistes du mouvement de la Nouvelle Vision. Le galeriste Julien Levy prĂ©sente une sĂ©lection de ses portraits au cours de deux expositions collectives en 1932, puis organise sa premiĂšre exposition individuelle, composĂ©e de vues d’architecture, de natures mortes et de portraits, en 1933. Entre 1934 et 1939, elle rĂ©side au Caire avec son mari, Aziz Eloui Bey, haut fonctionnaire Ă©gyptien. Puis elle revient en Europe, oĂč elle vit avec l’artiste anglais Roland Penrose, membre du mouvement surrĂ©aliste et proche de Paul Éluard et de Pablo Picasso.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle demeure Ă  Londres, publiant diffĂ©rents articles accompagnĂ©s de clichĂ©s dans le Vogue britannique, dont elle devient l’un des photographes principaux. Les photographies de mode cĂŽtoient des vues documentaires, des portraits et des images de la vie quotidienne sous le Blitz. En 1941, elle publie un ouvrage sur les scĂšnes insolites causĂ©es par les bombardements ; dans un esprit surrĂ©aliste, Grim Glory: Pictures of Britain under Fire (Une gloire grimaçante, images de la Grande-Bretagne sous le feu, Ă©ditĂ© par Ernestine Carter) rĂ©unit des tirages de mannequins abandonnĂ©s dans la rue, de machines Ă  Ă©crire Ă©crasĂ©es, de statues couvertes de gravats.

AccrĂ©ditĂ©e comme correspondante de guerre officielle de l’armĂ©e amĂ©ricaine pour Vogue Grande-Bretagne en 1942, elle parvient Ă  se rendre sur le front. Ses reportages illustrent diffĂ©rentes rĂ©alitĂ©s, tant les activitĂ©s d’un hĂŽpital militaire en Normandie que des scĂšnes de rue en Allemagne. En 1945, elle photographie les camps de Buchenwald et de Dachau, tĂ©moignant ainsi des horreurs du rĂ©gime nazi.

AprĂšs la guerre, elle poursuit sa collaboration avec Vogue quelques annĂ©es durant en tant que photographe de mode et de portraits. Puis elle se consacre exclusivement Ă  l’écriture : des articles et des biographies d’artistes qu’elle co-signe avec R. Penrose. Passant avec courage du surrĂ©alisme et de la photographie de mode au photojournalisme le plus exigeant.

Lee, une biographie Ă©crite par son fils Antony Penrose, nĂ© de son second mariage avec l’artiste surrĂ©aliste Roland Penrose. Liz Hannah a Ă©tĂ© chargĂ©e d’adapter l’ouvrage en collaboration avec The Lee Miller Archives, l’institution dĂ©diĂ©e Ă  l’Ɠuvre de la photographe et de son mari. La rĂ©alisatrice Ellen Kuras â€“ Ă  qui nous devons entre autres la direction de la photographie des films Eternal Sunshine of the Spotless Mind de Michel Gondry, Away We Go de Sam Mendes, The Ballad of Jack and Rose de Rebecca Miller ou encore Coffee and Cigarettes de Jim Jarmusch, rĂ©alise son premier long-mĂ©trage de fiction sobrement intitulĂ© Lee reviendra sur la carriĂšre de Miller entre 1938 et 1948, annĂ©es durant lesquelles la photojournaliste officiait pour Vogue et couvrait la Seconde Guerre mondiale. Pour le magazine de mode, elle a immortalisĂ© la guerre sur les cĂŽtes normandes en 1944 et documentĂ© l’horreur des camps de concentration. De cette mission, elle n’est pas ressortie indemne et le film devrait Ă©galement explorer les traumatismes qu’elle a vĂ©cus ainsi que son difficile retour Ă  la vie normale. Kate Winslet incarnera Lee Miller, Marion Cotillard se mettra dans la peau de la rĂ©dactrice en chef de Vogue, Solange d’Ayen. Jude Law jouera l’artiste Roland Penrose, qui a Ă©pousĂ© la photographe, tandis que Josh O’Connor campera le rĂŽle d’Anthony, leur fils. La bande originale devrait ĂȘtre assurĂ©e par Alexandre Desplat.

Sortie prochainement en 2023.

Adolfo Kaminsky

Une figure de la Résistance, le « roi des faux-papiers »

NĂ© Ă  Buenos Aires en 1925, dans une famille juive originaire de Russie installĂ©e en France en 1932, Adolfo Kaminsky ­travaille comme apprenti teinturier dĂšs l’ñge de quinze ans et apprend les rudiments de la chimie. InternĂ© Ă  Drancy en 1943 avec ­sa ­famille, il peut quitter le camp grĂące Ă  sa nationalitĂ© argentine.

EngagĂ© dans la RĂ©sistance Ă  dix-sept ans, il devient, grĂące Ă  ses compĂ©tences de chimiste, un expert dans la rĂ©alisation de faux papiers. Il travaille successivement pour la rĂ©sistance juive – les Éclaireurs israĂ©lites, la SixiĂšme et l’Organisation juive de combat – avant de collaborer avec les ­services secrets de l’armĂ©e française jusqu’en 1945. AprĂšs la guerre, il fabrique des faux papiers pour la ­Haganah, facilitant l’émigration clandestine des rescapĂ©s vers la Palestine, puis pour le groupe Stern, qui s’oppose violemment au mandat britannique.

Connu comme ­« le technicien », dans les annĂ©es 1950 et 1960, il est le faussaire des rĂ©seaux de soutien aux indĂ©pendantistes algĂ©riens, aux rĂ©volutionnaires d’AmĂ©rique du Sud et aux mouvements de libĂ©ration du Tiers-Monde, ainsi qu’aux opposants aux dictatures de l’Espagne, du Portugal et ­de­ la­ GrĂšce. Autant de combats auxquels il a apportĂ© son concours, au pĂ©ril de sa vie et au prix de nombreux sacrifices. RestĂ© fidĂšle Ă  ses conceptions humanistes, il refusera toute collaboration avec les groupes violents qui Ă©mergent en Europe dans les annĂ©es 1970.

Adolfo Kaminsky (1925-2023)

Tema . Akéji

Force et Esprit

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] AprĂšs sa toilette matinale Ă  l’eau glacĂ©e d’une source captĂ©e plus haut dans la forĂȘt, il s’adonne Ă  la cueillette de baies, de plantes, chasse au sabre le daim ou le sanglier, gibier dont il ne dĂ©daigne pas la chair mais prend soin de ne jamais les faire souffrir. Ou alors il ramasse du bois et des Ă©corces qu’il utilise pour rĂ©parer son ermitage. S’il pĂȘche volontiers, il ne pratique pas la culture des terres. Parfois, il s’en va dans la montagne pour de longues expĂ©ditions qui exercent Ă  la fois le corps et l’esprit, recueillir dans la montagne graines, fleurs, fruits, Ă©corces, racines, dont il extrait des matiĂšres tinctoriales par dessiccation, broyage, distillation ou fermentation, selon des procĂ©dĂ©s traditionnels ou originaux tenus secrets. Les couleurs mĂ©langent souvent des bruns, des roux, des violets, mais aussi des gris, des bleus, rappelant les champs, les riziĂšres, les rochers, le bois, l’eau et le ciel. Il en va de mĂȘme des pinceaux, taillant un manche de bois adaptĂ© Ă  sa main et jusqu’à la composition de la mĂšche, provenant de diffĂ©rents animaux : cheval, sanglier, cerf, blaireau, renard, ainsi que le papier 100% vĂ©gĂ©tal qu’il fait sĂ©cher au vent, le soumettant au clair de lune ou Ă  l’éclat de la neige. La valeur symbolique du mĂ©lange est importante aussi puisque l’ñme des animaux demeure active dans l’objet. MĂȘme sous des trombes d’eau, Akeji se plonge chaque soir dans sa baignoire : une marmite en fonte bordant sa cabane, accrochĂ©e aux flancs du mont Kuramayama. Le savon dans une main, le parapluie dans l’autre. Et puis, dans une solitude que peuplent la voix du vent dans les cĂšdres ou le fouinement de quelque bĂȘte en quĂȘte de proie, il travaille Ă  ses Ɠuvres en suivant de son auvent le jeu de la lumiĂšre au grĂ© des heures et des saisons. [
] »

Voila comment Raymond Voyat dĂ©crit le quotidien du maĂźtre dans l’étude qu’il a consacrĂ© au MaĂźtre AkĂ©ji : Le Sabre et le Pinceau, (rĂ©unissant certaines de ses Ɠuvres et des poĂšmes tirĂ©s des grandes anthologies impĂ©riales des VIIIe, Xe et XIIIe siĂšcles, des billets votifs des temples shintĂŽ et des enseignements des maĂźtres en arts martiaux.) On doit Ă  Raymond Voyat, ce spĂ©cialiste de la culture japonaise, les rares informations biographiques sur ce personnage considĂ©rĂ© comme « trĂ©sor vivant » au Japon.

Au printemps 2009, HervĂ© Desvaux s’est rendu dans l’ermitage d’AkĂ©ji situĂ© sur les hauteurs de Kyoto. Ce privilĂšge exceptionnel accordĂ© Ă  un photographe va donner Ă  ce dernier l’idĂ©e de rĂ©aliser une partie de se tirages argentique en hĂ©liogravure au grain, technique de gravure de 1830. Le travail photographique de ce sĂ©jour hors du temps, a fait l’objet d’une publication dans la revue Polka, magazine de rĂ©fĂ©rence du photo-journalisme.

photos © Hervé Desvaux, Japon, 2009

TĂ©ma . Les Mains

Téma / Les Mains

La grotte de Lascaux, que l’on surnomme la « Chapelle Sixtine de l’art PariĂ©tal » abritant des oeuvres vieilles de plus de 17 000 ans

Salvatore Mundi
Antonello de Messine (1430 – 1479)
Tout au long du XVe siĂšcle, le thĂšme du Christ bĂ©nissant connaĂźt une grande fortune, ce qui est indissociable de la dĂ©votion privĂ©e qui ne cesse de se dĂ©velopper. Les fidĂšles sont invitĂ©s Ă  se procurer des peintures de ce type et Ă  mĂ©diter devant elles. Ainsi s’instaure une communication directe entre le Chris et le fidĂšle Ă  travers l’image. Cette relation est mise en exergue par la main gauche du Christ, placĂ©e gĂ©nĂ©ralement sur un parapet qui coĂŻncide avec le bord infĂ©rieur du tableau. Les frontiĂšres entre le monde rĂ©el et le monde cĂ©leste sont abolies par ce procĂ©dĂ© et par le regard franc du Christ, admoniteur, et donc acteur.

PriĂšre
Albrecht DĂŒrer, (1471-1528)
DĂŒrer fut de tout temps admirĂ© pour le naturalisme de son dessin. Ainsi dĂšs la XVIe siĂšcle, il fut cĂ©lĂ©brĂ© comme un deuxiĂšme Apelle, le grand peintre antique grec admirĂ© pour la virtuositĂ© avec laquelle il parvenait Ă  reproduire la rĂ©alitĂ©. Ce dessin me touche par son rĂ©alisme mais aussi par l’humilitĂ© et la vie de labeur que l’on imagine ĂȘtre celles du personnage auquel elles appartiennent. Ces mains sont celles, larges et calleuses, d’un homme qui les utilise au quotidien pour exercer son mĂ©tier

Saint Jean Baptiste
Leonardo da Vinci (1452 – 1519)
Le torse et le visage de saint Jean-Baptiste se dĂ©gagent sur un fond sombre. Il tient un fin crucifix en roseau dans la main gauche et tend la main droite vers le ciel. Dans ce geste, peut-on voir le paradigme de la quĂȘte de LĂ©onard, « l’éternel point d’interrogation, le mystĂšre de la crĂ©ation » et dans le sourire du Saint, celui du Sphynx ? L’androgynie du Saint Jean-Baptiste a Ă©tĂ© interprĂ©tĂ©e Ă  la lumiĂšre de la philosophie nĂ©o-chrĂ©tienne : saint Jean-Baptiste est le nouvel Adam, l’homme avant le pĂ©chĂ©, en qui coexistent natures fĂ©minine et masculine.

La Cathédrale
Auguste Rodin (1840 -1917) © Musée Rodin
TaillĂ©e dans la pierre et laissant apparentes les traces d’outils, La CathĂ©drale rĂ©unit en une mĂȘme Ɠuvre deux mains droites, appartenant Ă  deux figures distinctes. Elle s’est intitulĂ©e L’Arche d’alliance avant de prendre le titre de CathĂ©drale, qui lui est sans doute donnĂ© au moment de la publication des CathĂ©drales de France par Rodin en 1914. L’espace intĂ©rieur qui se dĂ©gage de la composition permet d’y voir une correspondance avec l’architecture gothique.

La Main tenant le vide
Alberto Giacometti (1901 – 1966) © Fondation Giacometti

ARMED FORCES Louise Bourgeois (1911-2010) © Louise Bourgeois
Alex Van Gelder Les mains de Louise Bourgeois
Noueuses, nerveuses et ridĂ©es par l’Ăąge, les mains de Louise Bourgeois fascinaient. Ses mains sont les sujets de portraits rĂ©alisĂ©s par l’artiste Alex Van Gelder, qui, Ă  l’invitation de Bourgeois, l’a photographiĂ©e dans sa maison de New York au cours de la derniĂšre annĂ©e de sa vie. SerrĂ©es ou bercĂ©es, ses mains rappellent nombre de ses Ɠuvres, des formes enlacĂ©es de doigts de « Clutching » (1962), Ă  l’Ă©cheveau de lignes de ses « Dessins d’insomnie » et aux araignĂ©es posĂ©es de sa sĂ©rie « Maman ». Les images de Van Gelder sont frappantes, ne montrant que les mains contre le tissu noir de ses vĂȘtements. Ils sont inondĂ©s d’intimitĂ© et de chaleur, tĂ©moignant de sa proximitĂ© avec Bourgeois et de la confiance qu’elle lui accorde pour travailler avec elle sur ce projet.

MÚre . Maurizio Cattelan (1960) © Maurizio Catalan
L’artiste italien a ici travaillĂ© avec un fakir pour un happening insolite prĂ©sentĂ© Ă  la Biennale de Venise. 4 fois par jour Ă  raison d’une heure par performance, le fakir Ă©tait enfoui sous le sable seule ses mains jointes Ă©taient en vue.

Mito, Riflesso
Tano © Agence Apertura

2020.21.22
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Öznur Baycan © Agence Apertura

CARNET IX

Carnet IX, Dans l’oeuvre

Julian Barnes
Metroland (1963)
PART ONE

« A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu », Rimbaud

There is no rule against carrying binoculars in the National Gallery.

« On this particular Wednesday afternoon in the summer of 1963, Toni had the notebook and I had the glasses. So far, it had been a productive visit. There had been the young nun in men’s spectacles who smiled sentimentally at the Arnolfini Wedding, and then, after a few moments, frowned and made a disapproving cluck. There had been the anoraked girl hiker, so transfixed by the Crivelli altarpiece that we simply stood on either side of her and noted the subtlest parting of the lips, the faintest tautening of skin across the cheekbones and the brow (‘Spot anything on the temple your side?’ ‘Zero’ – so Toni wrote down Temple twitch; LHS only). And there had been the man in the chalk-stripe suit, hair precisely parted an inch above his right ear, who twitched and squirmed in front of a small Monet landscape. He puffed out his cheeks, leaned back slowly on his heels, and exhaled like a discreet balloon.

Then we came to one of our favourite rooms, and one of our most useful pictures: Van Dyck’s equestrian portrait of Charles I. A middle-aged lady in a red mackintosh was sitting in front of it. Toni and I walked quietly to the padded bench at the other end of the room, and pretended interest in a tritely jocund Franz Hals. Then, while he shielded me, I moved forward a little and focussed the glasses on her. We were far enough away for me to be able to whisper notes to Toni quite safely; if she heard anything, she’d take it for the usual background murmur of admiration and assent.

The gallery was fairly empty that afternoon, and the woman was quite at ease with the portrait. I had time to impart a few speculative biographical details. »

Version FR

Il n’y a pas de rĂšgle interdisant de porter des jumelles Ă  la National Gallery.

En ce mercredi aprĂšs-midi particulier de l’Ă©tĂ© 1963, Toni avait le cahier et j’avais les lunettes. Jusqu’Ă  prĂ©sent, cela avait Ă©tĂ© une visite productive. Il y avait eu la jeune religieuse Ă  lunettes d’homme qui souriait sentimentalement aux noces d’Arnolfini, puis, au bout de quelques instants, fronça les sourcils et poussa un gloussement dĂ©sapprobateur. Il y avait eu la randonneuse anorakĂ©e, tellement fascinĂ©e par le retable de Crivelli que nous nous sommes simplement tenus de chaque cĂŽtĂ© d’elle et avons notĂ© la sĂ©paration la plus subtile des lĂšvres, la plus faible tension de la peau sur les pommettes et le front (« repĂ©rez quoi que ce soit sur la tempe de ton cĂŽtĂ© ? » « ZĂ©ro » – alors Toni a notĂ© Twitch Temple ; LHS seulement). Et il y avait eu l’homme en costume Ă  rayures craie, les cheveux sĂ©parĂ©s Ă  un centimĂštre prĂšs au-dessus de son oreille droite, qui s’agitait et se tortillait devant un petit paysage de Monet. Il gonfla les joues, s’appuya lentement sur ses talons et expira comme un ballon discret.

Ensuite, nous sommes arrivĂ©s Ă  l’une de nos piĂšces prĂ©fĂ©rĂ©es et Ă  l’une de nos images les plus utiles : le portrait Ă©questre de Charles Ier par Van Dyck. Une dame d’Ăąge moyen vĂȘtue d’un mackintosh rouge Ă©tait assise devant. Toni et moi avons marchĂ© tranquillement jusqu’au banc capitonnĂ© Ă  l’autre bout de la piĂšce et avons fait semblant de nous intĂ©resser Ă  un Franz Hals banal. Puis, pendant qu’il me protĂ©geait, je m’avançai un peu et focalisai mes lunettes sur elle. Nous Ă©tions assez loin pour que je puisse chuchoter des notes Ă  Toni en toute sĂ©curitĂ© ; si elle entendait quelque chose, elle le prendrait pour le murmure habituel d’admiration et d’assentiment.

La galerie Ă©tait assez vide cet aprĂšs-midi-lĂ , et la femme Ă©tait tout Ă  fait Ă  l’aise avec le portrait. J’ai eu le temps de donner quelques dĂ©tails biographiques spĂ©culatifs.

INSTANT XXXIV

Les Cerisiers en Fleurs parlent de beautĂ©, de vie et de mort. Elles [les toiles] sont excessives – presque vulgaires. Comme Jackson Pollock abĂźmĂ© par l’amour. Elles sont ornementales mais peintes d’aprĂšs nature. Elles Ă©voquent le dĂ©sir et la maniĂšre dont on apprĂ©hende les choses qui nous entourent et ce qu’on en fait, mais elles montrent aussi l’incroyable et Ă©phĂ©mĂšre beautĂ© d’un arbre en fleurs dans un ciel sans nuages. 

Damien Hirst

> 2021 – Exposition Damien, Hirst, Cerisier en Fleurs Ă  la Fondation Cartier, Paris, photo © AAPERTURA