
Osman Hamdi Bey (1842-1910) Istanbul
En naviguant entre Orient et Occident, Osman Hamdi Bey a rĂ©volutionnĂ© la perception de l’art orientaliste en s’Ă©loignant de l’exotisme en vigueur. Derviche au tĂŒrbe des enfants, Ă©galement connu sous le nom de Vieil Homme devant des tombeaux d’enfants est un tableau orientaliste de 1903 du peintre ottoman Osman Hamdi Bey. Il est conservĂ© au MusĂ©e d’Orsay Ă Paris.
Le tableau reprĂ©sente un homme en costume religieux ottoman traditionnel : un long vĂȘtement vert ceinturĂ© Ă la taille, un foulard jaune et un turban turc bleu. Ce costume est antĂ©rieur Ă l’introduction du fez et Ă la diffusion du style vestimentaire occidental avec les rĂ©formes Tanzimat au milieu du XIXe siĂšcle. Le costume de l’homme suggĂšre qu’il pourrait s’agir d’un derviche. L’homme se tient dans l’arche d’un mausolĂ©e de style ottoman devant deux tombeaux, dont les titres suggĂšrent que ces tombes appartiennent Ă des enfants.
Le tableau a Ă©tĂ© produit en deux versions, toutes deux exposĂ©es en Europe. La premiĂšre fut prĂ©sentĂ©e au Salon de Paris de 1903, sous le titre explicite de Derviche au tĂŒrbe des enfants (la version d’Orsay). En 1909, une seconde version (conservĂ©e au MusĂ©e de peinture et de sculpture d’Istanbul) fut prĂ©sentĂ©e Ă l’Exposition de la Royal Academy de Londres sous le titre plus court de « Le tombeau des enfants ». Ces deux noms reposaient sur une description directe de la scĂšne, mettant l’accent sur l’Ăąge des dĂ©funts.

Derviche au tĂŒrbe des enfants, Osman Hamdi Bey, 1993, MusĂ©e d’Orsay
Contexte historique
Osman Hamdi Bey Ă©tait un Ă©minent peintre, Ă©ducateur, lĂ©gislateur, archĂ©ologue et administrateur de musĂ©e Ă Constantinople. Certains chercheurs interprĂštent le tableau comme une mĂ©taphore musĂ©ologique : la relation entre le derviche et les cĂ©notaphes est un lien entre Osman Hamdi, directeur du MusĂ©e impĂ©rial, et le sarcophage lycien de Sidon qu’il avait mis au jour lors des fouilles de la nĂ©cropole d’Ayaa, Ă Sidon, au Liban en 1887 (Le sarcophage est fait de marbre de Paros et a la forme ogivale des tombes lyciennes. DatĂ© d’environ 430-420 avant notre Ăšre, il est exposĂ© au musĂ©e archĂ©ologique d’Istanbul.).

Le sarcophage lycien de Sidon, environ 430-420 avant notre Ăšre, MusĂ©e archĂ©ologique d’Istanbul
Comme de nombreuses fouilles du XIXe siĂšcle, celle de SaĂŻda (Sidon) avait pour objectif d’extraire les sarcophages pour les inclure dans la collection du musĂ©e de Constantinople⊠Elle s’inscrit dans le cadre des mesures de rĂ©sistance des archĂ©ologues ottomans, comme Osman Hamdi Bey, contre l’exploitation impĂ©rialiste, culturelle, europĂ©enne et amĂ©ricaine des biens culturels de l’Empire ottoman.
En tant que telle, l’Ćuvre pourrait ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme un message promouvant la prĂ©servation du patrimoine ottoman. Hamdi se reprĂ©sente comme le gardien du passĂ© ottoman Ă travers un alter ego spĂ©cifiquement chargĂ© de l’entretien d’un tombeau, et donc de la mĂ©moire. Le tableau prĂ©sente son entretien des tombes ottomanes comme une mĂ©taphore de la prĂ©servation des sarcophages grĂ©co-romains dans le musĂ©e, et reprĂ©sente cela comme une prĂ©servation du patrimoine ottoman.

DĂ©tail de Derviche au tĂŒrbe des enfants, Osman Hamdi Bey, 1993, MusĂ©e d’Orsay
Osman Hamdi Bey, lâartiste qui a dĂ©mystifiĂ© la mentalitĂ© orientaliste
L’orientalisme est apparu comme une tendance Ă la suite de l’expĂ©dition de NapolĂ©on en Ăgypte en 1798, qui a incitĂ© une vague d’explorateurs europĂ©ens Ă se rendre dans des villes comme Damas, Le Caire et Istanbul pour comprendre les langues, les religions et les pratiques culturelles locales. C’est un regard essentiellement occidental sur l’Orient, est depuis longtemps un sujet de fascination, de critique et d’Ă©merveillement pour les intellectuels.
Les artistes occidentaux de l’Ă©poque, souvent appelĂ©s orientalistes, ont cherchĂ© Ă dĂ©peindre l’image du monde oriental Ă travers leur propre prisme, ce qui a donnĂ© lieu Ă des peintures chargĂ©es d’Ă©lĂ©ments imaginaires et condescendants.
Cependant, Osman Hamdi Bey, bien que formĂ© Ă l’art orientaliste, n’a pas adhĂ©rĂ© Ă la reprĂ©sentation orientaliste des personnes et de l’environnement Ă la fin de l’Empire ottoman. Au contraire, son art est imprĂ©gnĂ© d’une imagerie brute qui l’a captivĂ© et qui reste un sujet d’interprĂ©tations diverses.
Parcours artistique
NĂ© en 1842, Osma Hamdi Bey est devenu l’une des figures culturelles les plus cĂ©lĂšbres de la fin de l’histoire ottomane. Fils d’Ibrahim Edhem Pacha, Ă©minent grand vizir ottoman ou haut fonctionnaire des gouvernements musulmans, il est Ă©levĂ© dans une famille influente. Il a reçu sa premiĂšre Ă©ducation Ă Besiktas, Ă Istanbul, avant de s’inscrire Ă la facultĂ© de droit en 1856.
L’odyssĂ©e artistique de Osma Hamdi Bey commence par un sĂ©jour Ă©ducatif Ă Paris, sous la direction de sa famille, qui soutient ses ambitions. Alors que son pĂšre souhaite qu’il devienne avocat, Osman Hamdi Bey s’oriente vers la peinture et s’inscrit Ă la prestigieuse Ăcole des beaux-arts de Paris. C’est lĂ qu’il rencontre les artistes orientalistes influents Jean-LĂ©on GĂ©rĂŽme et Gustave Boulanger, dont les Ćuvres exsudent un style orientaliste distinct. Sous leur tutelle, l’empreinte artistique de Hamdi Bey s’Ă©largit, insufflant Ă ses toiles une fusion vibrante de techniques occidentales et une reprĂ©sentation enchanteresse de la vie ottomane.
NĂ© et Ă©levĂ© Ă Istanbul, Osman Hamdi Bey se trouvait dans une position unique, celle dâun initiĂ© explorant les thĂšmes mĂȘmes qui captivaient gĂ©nĂ©ralement les artistes occidentaux. Contrairement Ă de nombreux orientalistes occidentaux qui avaient tendance Ă dĂ©peindre des scĂšnes fantastiques, Osman Hamdi Bey s’attachait Ă prĂ©senter l’Orient de maniĂšre digne, respectueuse et authentique.
On le voit dans sa nette prĂ©fĂ©rence pour les scĂšnes d’intellectuels ottomans lisant ou discutant, plutĂŽt que d’Orientaux fatalistes, paresseux et lascifs, affirment les historiennes de l’art Semra Germaner et Zeynep Inankur dans leur livre Constantinople and the Orientalists.
En gĂ©nĂ©ral, les artistes europĂ©ens ont utilisĂ© des Ă©lĂ©ments dĂ©sobligeants dans leurs peintures sur la sociĂ©tĂ© orientale. EncouragĂ©s et facilitĂ©s par les puissances europĂ©ennes impĂ©rialistes et colonialistes dans leurs voyages Ă travers les territoires occupĂ©s, les Ă©crivains et artistes orientalistes ont mĂ©ticuleusement cartographiĂ© les paysages urbains, documentĂ© les merveilles architecturales et dĂ©peint les divers peuples et leurs coutumes, mais pas toujours sous leur forme authentique. Leurs Ćuvres Ă©taient principalement axĂ©es sur les femmes – comment elles se divertissaient, comment elles s’habillaient ou vivaient dans le harem. En ce qui concerne les hommes orientaux, un peintre orientaliste se prĂ©occupe surtout de la façon dont les hommes orientaux passent leur temps dans les cafĂ©s ?
GérÎme, le professeur de Osman Hamdi Bey, il a représenté le harem ou le hamam, ces lieux privés dans ses tableaux avec des couleurs vives, évoquant un sentiment de fascination et transportant les spectateurs dans un monde exotique.

Jean-LeÌon GeÌroÌme, Bain turc ou bain maure, 1870, Boston, Museum of Fine Arts
Une diffĂ©rence frappante par rapport Ă la tradition orientaliste europĂ©enne est le fait que Osman Hamdi Bey Ă©vite la nuditĂ© comme motif dans ses Ćuvres. Au lieu de reprĂ©senter des femmes nues stĂ©rĂ©otypĂ©es dans un hamam, il a peint la « Fille rĂ©citant le Coran », un chef-d’Ćuvre de 1881.

Fille récitant le Coran, 1880, Osman Hamdi Bey
Pour bien comprendre le point de vue de Hamdi Bey, il faut explorer le contexte historique et culturel dans lequel il a vĂ©cu. L’Empire ottoman tardif Ă©tait aux prises avec la tension entre les influences orientales et occidentales, avec une sociĂ©tĂ© en mutation. En tant que figure centrale de la pĂ©riode des Tanzimat, Osman Hamdi Bey a naviguĂ© dans la dichotomie entre l’Orient et l’Occident, et ses Ćuvres suggĂšrent que l’artiste reflĂšte souvent cette lutte.
Certaines de ses Ćuvres controversĂ©es ont pu ĂȘtre produites sous l’influence de ses professeurs ou utiliser des Ă©lĂ©ments orientalistes pour attirer l’attention des artistes europĂ©ens. Cependant, le rĂ©pertoire artistique de Osman Hamdi Bey englobe une riche tapisserie de sujets qui dĂ©passent les limites de l’orientalisme. Le style d’Osman Hamdi Bey est peut-ĂȘtre orientaliste, mais ses intentions Ă©taient tout Ă fait diffĂ©rentes de celles de ses collĂšgues europĂ©ens. L’Ćuvre artistique d’Osman Hamdi Bey fait apparaĂźtre une interaction fascinante entre tradition et rĂ©bellion. PlutĂŽt que de se contenter d’absorber les motifs orientalistes occidentaux, il les a utilisĂ©s comme des outils de subversion, retournant le regard sur lui-mĂȘme. Dans un coup de maĂźtre, il a utilisĂ© des formes et des techniques familiĂšres dans le but de dĂ©fier la domination europĂ©enne et de redĂ©finir l’imagerie orientale. En adoptant des techniques occidentales tout en ancrant ses sujets dans les traditions ottomanes, Hamdi Bey a contribuĂ© Ă un profond dialogue culturel qui transcende l’objectif orientaliste. Par ce mimĂ©tisme paradoxal, il a offert une rĂ©sistance cachĂ©e, semant les graines d’un dĂ©fi politique et culturel sous la surface de son art.
Aujourd’hui encore, les spĂ©cialistes et les amateurs d’art continuent de réévaluer l’hĂ©ritage de Osman Hamdi Bey Bey et d’engager un dialogue nuancĂ© sur l’orientalisme et son impact sur ses Ćuvres, qui continuent d’envoĂ»ter un large public dans le monde entier. Au fil des ans, des artistes inspirĂ©s ont tentĂ© de dĂ©chiffrer les significations profondes des peintures de Osman Hamdi Bey. MĂȘme des scientifiques se sont impliquĂ©s dans la quĂȘte des secrets de Osman Hamdi Bey.






























































